Illustration d'un homme avec la mention "parole d'expert" traduisant son expertise sur les questions de démocratie

Clément Mabi est enseignant-chercheur à l’UTC de Compiègne au sein du département des sciences humaines. Ses analyses et publications, que l’on retrouve notamment dans la revue Horizons publics, s’intéressent à la relation entre la démocratie et les technologies numériques ; la participation politique en ligne, les usages citoyens du numérique et les nouvelles formes d’action publique qui en découlent.

Il nous partage ici ses dernières réflexions.

D’après le dernier baromètre sur la confiance politique du Cevipof, la démocratie en France ne fonctionne pas bien pour 70 % des citoyens. Quelles sont les principales raisons de cette perte de confiance ?

Nous avons affaire à une multiplication des crises. D’une part, une crise de légitimité (1), nourrie par la succession des affaires feuilletonnées dans la presse, qui fait que les citoyens n’ont plus confiance dans leurs représentants. Aujourd’hui la circulation de l’information rend visible la moindre affaire et impose une forme de transparence.

D’autre part, la remise en cause du fonctionnement de la démocratie témoigne également d’une crise d’efficacité. Cela est en partie lié aux nouveaux enjeux, par nature globaux, auxquels doivent se frotter des pouvoirs politiques dont le champ d’action est national. La montée des pouvoirs non élus, je pense à l’hégémonie des GAFAM, réduit le périmètre des États tandis que des enjeux inédits comme le réchauffement climatique ou la crise migratoire semblent échapper à leur contrôle. Historiquement, la force des institutions démocratiques a été de s’adapter aux aspirations de la société. On constate aujourd’hui un décalage entre le fonctionnement des démocraties et cette promesse originelle, cet impératif d’horizontalité.

La démocratie est au coeur d’une crise de légitimité et d’une crise d’efficacité.

Le numérique a longtemps été perçu comme un formidable outil au service de la démocratie. Or de nombreux mouvements prenant appui sur les réseaux sociaux semblent susciter des espérances sans parvenir à obtenir des résultats. Les réseaux sociaux sont-ils en mesure de répondre concrètement à la désaffection populaire ?

On adopte souvent un regard binaire sur cette question. Il faut recontextualiser : les réseaux sociaux ont profondément transformé les règles de fonctionnement de l’espace public. Dans La démocratie Internet, Dominique Cardon démontre que la distinction entre l’espace public et privé autrefois cloisonné par des intermédiaires est en train de disparaître (2).

L’accès au débat public jadis encadré par le journalisme s’est démocratisé et on assiste à un changement de son mode de régulation où l’évaluation des opinions ne se fait plus en amont mais a posteriori, et n’est plus prise en charge par des individus mais des algorithmes. Les sujets qui vont désormais émerger ne sont pas les plus représentatifs mais ceux qui sont les plus adaptés au format des réseaux sociaux et qui portent un message simple, immédiatement compréhensibles, suscitant l’antagonisme. Les réseaux sociaux agissent ainsi comme un prisme déformant de l’opinion alors que l’imaginaire associé au numérique est celui de la transparence et d’un illusoire accès direct au monde.

Les réseaux sociaux agissent ainsi comme un prisme déformant de l’opinion alors que l’imaginaire associé au numérique est celui de la transparence et d’un illusoire accès direct au monde.

Les Civic Tech, en particulier les plateformes de démocratie participative, peuvent-elles être un vecteur d’efficacité ? Sous quelles conditions ?

Deux éléments me paraissent absolument nécessaires pour que les dispositifs de participation soient efficaces : une volonté politique de transformation sociale (faire en sorte que la participation serve à quelque chose) et des procédures adaptés pour faciliter l’intelligence collective. On peut retenir trois critères à la validité de ces procédures :

  • la transparence, car il est essentiel de savoir qui s’exprime ;
  • l’égalité afin que les contenus soient traités de manière similaire ;
  • l’argumentation : l’organisateur doit inviter le citoyen à développer son point de vue pour qu’il se confronte aux autres.

Les Civic Tech font le pari qu’il est possible de renouveler le fonctionnement des procédures grâce à la culture numérique.

Elles peuvent peut-être y parvenir, à condition de ne pas retomber dans les pièges d’hier : elles ne doivent pas devenir des outils de Civic Washing au service du politique pour atténuer la radicalité de la contestation ou au contraire être instrumentalisées, à l’instar des réseaux sociaux, par des structures militantes et revendicatives. Il ne faudrait pas laisser penser que l’outil seul puisse faire office de consultation et suffirait à rendre efficace la participation. Pour moi, les Civic Tech ne tiendront leur promesse qu’à condition qu’elles réussissent à tirer profit de l’esprit d’internet à ses débuts et à continuer à expérimenter au plus près du terrain.

Il ne faudrait pas laisser penser que l’outil seul puisse faire office de consultation et suffirait à rendre efficace la participation.

A lire : Comment les civic tech favorisent-elles la représentativité ?

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