Photo de Jo Spiegel, pionnier de la démocratie participative

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Jo Spiegel est l’un des pionniers de la démocratie participative. Maire de Kingersheim de 1989 à 2020, il a su mettre en place une véritable “démocratie – construction” avec ses habitants. Des dizaines d’initiatives, dont la Maison de la Citoyenneté, ont métamorphosé le paysage démocratique de la ville.

Il s’exprime dans “Les voix de la démocratie » sur le rôle crucial des élus locaux, son soutien envers la démocratie représentative, et ses conseils pour la ré-enchanter.

La chercheuse Camille Morio évoquait avec nous le “positionnement stato-centré du pouvoir”. Comment transformer culturellement cette hiérarchie “top down” qui fige la relation élus / citoyens, mais aussi toute l’organisation publique ?

Photo de Jo Spiegel, pionnier de la démocratie participative
Jo Spiegel

La question du rapport humble au pouvoir est déterminante. Passer de la conquête du pouvoir, au partage du pouvoir. Du pouvoir “sur”, au pouvoir “avec”. Les questions que vous posez font parties de « l’impensé démocratique », comme si derrière les discours les plus vertueux ne pouvait se cacher l’obsession du pouvoir, l’égo, l’incapacité de se distancier par rapport à ce que l’on fait. 

L’élu ne peut plus se considérer comme l’alpha et l’oméga de la politique. Son rôle change radicalement dès lors que l’on change de rapport à l’élection. Il sera toujours le décideur dans une démocratie représentative. C’est l’honneur du politique que de décider et cela demande du courage. Mais il ne peut plus prendre de décision sans être l’animateur, en amont, du processus de décision. Les politiques seuls ne peuvent pas changer le monde ! Outre le fait d’être constructeurs, bâtisseurs et pourvoyeurs des services publics, il faut qu’ils aient une capacité de distanciation par rapport à eux-mêmes pour susciter, encourager et accompagner le pouvoir d’agir des citoyens.

Ce rôle sera capital dans les années à venir.

L’élu ne peut plus se considérer comme l’alpha et l’oméga de la politique. Il doit être l’animateur, en amont, d’un processus de décision.


Image illustrant la série "Les voix de la démocratie" consacrée ici à Arnaud de Champsavin, consultant en participation citoyenne

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Vous parcourez aujourd’hui la France pour partager votre expérience de démocratie participative. Quelles sont les questions et les craintes qui reviennent le plus souvent ? 

A Kingersheim, il y a une question intéressante sur la filiation, pour poursuivre ce qui a été mis en place. Je réponds toujours que nous avons travaillé à ce que l’état d’esprit soit installé dans la mairie, avec des formations pour les nouvelles équipes et via les collaborateurs. Il est très important que l’administration entière soit empreinte de cet état d’esprit.

La démocratie continue n’est pas la démocratie « en continu », avec des palabres sans fin et sans débouché. C’est une démarche de projet, par séquences démocratiques.

Il y a aussi la question du changement d’échelle qui revient souvent. Comment mettre en place la même chose dans une commune plus grande ? Ma réponse est que nous sommes dans une démocratie de projet. Rien ne nous empêche de réfléchir à une séquence démocratique pour tout type de projet structurant. 

J’aime ce terme de “séquence”. Pour moi, la démocratie continue n’est pas la démocratie en continu, avec des palabres sans fin et sans débouché. C’est une démarche de projet, avec des séquences démocratiques dédiées, qui ont un début et une fin. La fin, c’est quand on confie au conseil participatif la mission d’approfondir le sujet. Les représentants viennent ensuite devant le conseil municipal, dont je suspends la séance, pour faire une préconisation sur la base de laquelle les élus vont prendre une décision. C’est ce que j’appelle le “continuum démocratique” entre la phase décisive de concertation et de co-construction, et la phase décisionnelle qui appartient aux élus.

Il n’y a pas de génération spontanée d’élus qui saurait faire de la démocratie participative.

Autre appréhension des élus : la peur de ne pas être correctement outillés. De ne pas avoir l’ingénierie – et j’utilise ce terme à bon escient, car il existe des ingénieurs pour toutes les activités politiques, mais trop peu pour celle qui consiste à créer de l’intelligence collective. Nous avons besoin d’ingénieurs du débat public. Nous ne sommes pas formés pour ça. 

On oublie souvent aussi la question du sens. L’élu est dans un schéma souvent politico-technocratique, ou politico-politicien, alors qu’on l’attend en fait à deux endroits : le sens des projets et comment y associer les citoyens.

C’est un long cheminement. Il n’y a pas de génération spontanée d’élus qui saurait faire. Et pourtant, on sent de la volonté d’agir chez beaucoup d’entre eux.


Collectivités : Visuel montrant un élu pour illustrer la série d'articles "Les Voix de la démocratie" par Fluicity

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Comment voyez-vous le futur de la démocratie participative : à court terme (les prochaines actions structurantes qu’il faudrait mettre en place) et à long terme (jusqu’où peut-elle aller) ?

Sur le court /moyen terme, je verrais bien la création d’une fabrique de transition démocratique dans chaque région, pour former au sens et à la gouvernance partagée. Cette fabrique serait ouverte aux élus, mais aussi aux représentants d’associations, aux syndicats, aux chefs d’entreprises, etc. Je suis déjà sollicité par des entreprises libérées pour s’inspirer de l’écosystème démocratique mis en œuvre à Kingersheim. On pourrait faire des lieux d’échange !

Si l’on veut que l’intérêt général progresse dans notre pays, il faut que les élus n’en soient pas seulement les garants, mais les copropriétaires. 

Le blocage de notre pays réside dans le fait qu’on ne se sait pas mettre les différentes ressources de sens, d’intelligence et d’engagement autour de la table. Et sans ça, on ne saurait faire de compromis dynamiques. On laisse la parole aux extrêmes, qui se contentent du « y’a qu’à, font qu’on », de nourrir les habitants de démagogie et d’instrumentaliser les peurs. Au lieu d’être dans une exigence démocratique qui serait celle de l’intelligence collective et des compromis.

Sur le long terme, je pense qu’il faut tendre vers une 6e république. Pas seulement en termes de mot d’ordre électoral. Le changement doit accompagner tout ce qui est « relation à l’autre ». Il faut une école de la coopération et pas une école de la compétition. Il faut faire en sorte que les enfants soient confrontés à l’altérité, à la complexité, au conflit. Tout commence à l’école. Il faudrait reconquérir l’esprit civique, refonder la citoyenneté à travers différents outils : des journées citoyennes dans les communes, le budget participatif… Pourquoi pas aussi, généraliser un service civique où chaque citoyen donnerait 6 mois de son existence au commun et au sens du bien commun.

Nous devons retrouver la question du commun ! Une des causes de délitement démocratique est la montée en puissance de l’individualisme privé. C’est ça qui m’a poussé, en 1998, à changer le chacun pour soi. Nous sommes dans une France atomisée et archipellisée. Si l’on veut que l’intérêt général progresse dans notre pays, il faut que les élus n’en soient pas seulement et prétendument mais les garants, mais les copropriétaires

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