Le pouvoir le plus stable, c’est celui qui naît du partage

Par Prachya Butsiri
publié le 17 Sep, 2016

Julie de Pimodan, Fluicity CEO, Positive Economy Forum, Le Havre, 2016

Julie de Pimodan au Positive Economy Forum

On a tous un rapport intime au pouvoir. On le vit chaque jour dans nos vies professionnelles, dans nos relations amicales, évidemment dans nos relations amoureuses. Personnellement, j’ai passé ma vie à découvrir de nouvelles formes de pouvoir. Par exemple ma famille m’a servi de cours d’histoire des institutions politiques.

Je suis née dans un Matriarcat. Ma mère, est morte assez jeune et a laissé à mon père quatre filles. A 1 contre 1, les femmes ont toujours plus de pouvoir, alors imaginez à 4 contre un ! Le premier régime que j’ai connu c’est celui de droit d’aînesse, ma soeur aînée exerçait sur l’ensemble de la famille un sorte d’autorité naturelle. Mais le pouvoir monarchique ne dure toujours qu’un temps. Elle fut très vite égalée par ma soeur cadette, qui avait plutôt un style “despote éclairée”. Avec le peu de choix qu’il me restait j’ai été obligée d’obéir à mes deux bourreaux, en attendant péniblement que ma petite soeur soit en âge de se battre, pour lui montrer qui serait son chef.

Le premier rapport au pouvoir, c’est toujours la force, et c’est en fait le plus faible. Avec Jeanne, ma petite soeur, j’ai vite compris que le pouvoir n’allait pas se résumer au droit d’aînesse. Elle n’obéissait à rien. Elle avait cette âme rebelle, cette soif de vérité. C’était une libre penseuse et dans les jeux de pouvoir, les adversaire trop intelligents, il faut toujours en faire alliés. Avec Jeanne, grâce à notre approche consensuelle, nous avons lentement fait basculer le pouvoir central. Nous avons contraint le dogme monarchique à l’écoute et à la collaboration, bref nous avons réécrit la “constitution familiale”.

Mais le pouvoir n’est pas qu’une affaire de famille, c’est aussi un question économique. Mon premier boulot en tant que journaliste m’envoyait dans les pays du golfe, notamment aux Emirats et au Yémen où je pris la direction d’une revue politique. La corruption et les luttes tribales ont immobilisé le pays jusqu’à la guerre civile. Là-bas, j’ai découvert le pouvoir religieux mais surtout les failles de la ploutocratie et de l’oligarchie. L’argent ou la religion ne peuvent pas être la base d’un pouvoir stable.

Après 6 ans d’aventures dans la région j’ai eu envie de changer en acceptant une offre chez Google. À ce moment-là, un nouveau type de pouvoir m’est apparu : celui de la data, comme moyen d’analyser et surtout de prédire le comportement du “peuple consommateur”. Je n’ai jamais autant appris que pendant ces 5 ans : rester à la pointe des évolutions techniques dans un domaine en profonde mutation, se forger un esprit entrepreneurial au sein d’une boite mondiale. Mais le pouvoir de la data est un pouvoir trop froid, trop lointain, trop mécanique. Les algorithmes ne peuvent pas décider de tout. Il y a des questions trop complexes pour être réduites à des séries de 1 et de 0.

Cette exploration des différents types de pouvoir s’est arrêtée en cours de route, lorsque j’ai appris que Jeanne, ma soeur discutailleuse, qui m’avait appris à agir ensemble plutôt qu’à subir l’ordre établi a disparu dans un accident. Elle avait 21 ans. De tous les pouvoir que j’ai connus, les monarques, les despotes, les oligarques et les codeurs de génie… le pouvoir le plus stable c’était celui de Jeanne, celui qui naît du partage.

De tous les pouvoir que j’ai connu, les monarques, les despotes, les oligarques et les codeurs de génie…. le pouvoir le plus stable c’était celui de Jeanne, celui qui naît du partage.

Agir ensemble, ça a l’air évident, c’est un peu le principe de la démocratie. Pourtant on y arrive pas. Notre propre système, au sein d’une République riche et stable connaît une crise démocratique majeure.

  • 61% des jeunes ne sont pas allés voter aux élection municipales ;
  • 88% des français pensent que nos responsables politiques ne se préoccupent pas de notre opinion.

Les citoyens en ont marre, des fastes de l’aristocratie politique, du manque de transparence des gouvernements, d’un système dit « démocratique » mais qui ne prend plus en compte l’avis des citoyens.

Nuit Debout, le Mouvement du 12 Mars, Podemos, les indignés. Autant de signaux qui montrent qu’il est grand temps de moderniser nos modèles de gouvernance, et de repenser la notion même de pouvoir pour la rendre plus ouverte, plus collective, plus décentralisée – en d’autre mots plus efficace.

Repenser la notion même de pouvoir pour la rendre plus ouverte, plus collective, plus décentralisée — en d’autre mots plus efficace.

Car cette crise est née d’une réalité : prendre le pouvoir, c’est simple, mais l’exercer est difficile, et même quasiment impossible en solitaire. Je crois que notre démocratie n’est pas obsolète, elle a juste besoin d’une mise à jour.

Le problème que l’on cherche à résoudre ici existe depuis longtemps, et chaque génération veut faire sa révolution, mais la nôtre à peut-être pour la première fois les moyens de ses ambitions.

Jamais il n’a été aussi facile d’agir collectivement. Toutes les évolutions d’aujourd’hui nous le prouvent : l’explosion des échanges via les smartphones, la montée en puissance de l’économie collaborative — un secteur qui pourrait valoir 570 milliards d’euros en 2025, la volonté d’une majorité de Français de s’engager : on est 72% à vouloir participer davantage aux décisions publiques.

Jamais les élus n’ont autant eu besoin de légitimité et d’efficacité, dans les villes en particulier, qui englobent aujourd’hui la majorité des populations européennes. Elle sont la cellule de base de notre démocratie. Et chez nous en France, où l’État réduit de façon drastique les dotations aux collectivités depuis 2015, les Maires ont plus que jamais besoin de s’équiper de nouveaux outils pour réinventer le modes de fonctionnement des territoires.

Dans le secteur privé, l’opinion du consommateur est prise en compte, en temps réel, pour être efficace et offrir un service de qualité. La sphère publique est à la traine. Et c’est dommage car si car le vote est central pour notre démocratie, est ce que l’on doit vraiment attendre tous les six ans pour donner son avis ?

Si le vote est central pour notre démocratie, est ce qu’on doit vraiment attendre tous les six ans pour donner son avis ?

La question n’est pas de savoir si la société civile doit s’emparer du pouvoir mais plutôt de savoir comment. Et c’est dans cet élan qu’en 2015, on a fondé Fluicity, une technologie civique qui vise à ré-engager massivement les citoyens européens dans leurs politiques locales, sans attendre les prochaines élections.

On se concentre d’abord à l’échelle les villes, parce que la démocratie, ça commence en bas de chez soi et que c’est à l’échelle de la ville sur des sujets très concrets de la vie de tous les jours, que l’on veut réapprendre aux gens l’importance de la citoyenneté.

Notre démarche a été très pragmatique. En interrogeant les citoyens on s’est aperçus qu’ils ne participaient pas principalement pour trois raisons :

  • soit parce qu’il pensent que leur opinion n’aurait aucun impact ;
  • soit parce qu’ils n’ont aucune info sur le travail de leurs élus ;
  • soit parce qu’ils n’ont pas le temps pour la vie citoyenne.

Côté élus, le malaise est plutôt lié à des problèmes de moyens : comment faire collaborer un grand nombre de personnes sur des projets d’intérêt général, quand on n’est pas expert du numérique ?

Sur base des besoins des deux côtés, on a proposé une solution simple avec deux accès : un pour les citoyens et un pour la Mairie.

Fluicity, c’est un réseau. C’est pas un réseau d’amis, ni un réseau professionnel, c’est un réseau citoyen, un nouvel espace de dialogue pour une démocratie en continu.

En tant que citoyen, vous accédez à un réseau indépendant qui vous permet de :

  • prendre connaissance de tous les projets portés par les acteurs publics et associatifs de la ville
  • proposer des initiatives d’intérêt général et voter pour ceux des autres
  • répondre au sondages de vos élus et échanger avec eux en direct

Notre but ; toucher au moins 15% de la population de chaque ville affiliée au réseau. Pour y arriver, on travaille localement, on crée des panels d’usagers, on établit des partenariats avec associations locales pour aller toucher toutes les populations : les jeunes, les personnes âgées, les personnes défavorisées. Parce que Fluicity c’est pas le snapchat de la démocratie, c’est l’ambition sincère de re-créer le lien citoyen.

Côté élus, on permet aux Maires de souscrire à un abonnement à la plateforme, qui leur permet de communiquer de manière privilégiée sur le réseau. Ils peuvent créer des sondages, répondre aux messages privées des citoyens, visualiser les données — toutes anonymisées — mais présentées de manière à servir l’action publique.

L’avantage d’une plateforme neutre est qu’elle joue le rôle de tiers de confiance entre élus et citoyens, elle garantit l’anonymat, la protection des données personnelles, la transparence échanges et en conséquence la réactivité des parties prenantes.

Notre toute première ville c’est Vernon, une ville de 26000 habitants dans l’Eure. En 9 mois on a attiré 2000 utilisateurs sur le réseau, soit près de 10% de la population. Plus de 600 demandes citoyennes ont déjà été traitées. De la simple réponse à une question sur le PLU en jusqu’à des réalisations concrètes comme la mise en place de pistes cyclables. Grâce à cet impact, on a +15% d’utilisateurs en plus chaque mois et le succès de notre dernière fonctionnalité de projets participatifs a poussé la ville de Vernon à débloquer un budget pour financer les meilleurs projets citoyens.

Nous sommes désormais déployés dans 8 villes en France et en Belgique, y compris Paris et Bruxelles. Et ça marche!

  • les citoyens participent davantage dans un environnement transparent, collaboratif et non-institutionnel ;
  • grâce à la contribution directe des habitants, les collectivités peuvent apporter des améliorations à l’espace public ;
  • Nos différents outils : sondages, messages directs, projets citoyens qui fournissent des information fiables, précises et actionnables à nos collectivités partenaires.

Notre objectif est de poser les bases d’un nouveau standard de gouvernance pour les villes européennes.

Fluicity n’est pas la seule start-up qui cherche à moderniser la pratique démocratique. La sphère de la civic-tech est en train de grossir en France et dans le Monde, elle englobe toutes les initiatives publiques, associatives ou privées qui concourent à renforcer l’engagement citoyen, la participation démocratique et la transparence des gouvernements.

De nombreux exemples, comme les pétitions en ligne, les comparateurs de programme politiques, des plateformes de co-création de la loi, démontrent qu’il est aujourd’hui facile d’agir ensemble grâce au digital dans le but de moderniser notre démocratie et permettre l’apparition d’une société plus inclusive et plus positive. On pourra toujours dire que le système est “pourri” et qu’il faut tout réécrire. Mais s’en tenir à la seule contestation, c’est continuer à faire le lit des populistes et à faire couler notre démocratie.

Alors aujourd’hui on a besoin d’air, de nouveauté, d’expérimentation et c’est ça, l’élan de la civic tech.

Le pouvoir est un objet trop important et trop complexe pour être laissé entre le mains de la classe politique. Aujourd’hui, il nous faut un pouvoir plus ouvert, plus transparent et plus décentralisé. Parce que Jeanne qui avait raison, le pouvoir le plus stable et le plus efficace, c’est celui qu’on partage.


Écrit par Julie de Pimodan

Prachya Butsiri

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