Alain Chouraqui est directeur de recherche émérite au CNRS, Président de la Fondation du Camp des Milles, fait partie de la Chaire de l’UNESCO et auteur de l’ouvrage Pour résister aux engrenages des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme aux éditions du Cherche Midi. Il nous parle ici de la démocratie participative, de son histoire, de ses transformations face aux nouvelles technologies et de ses espoirs. Rencontre.

Interview d'Alain Chouraqui

Que pensez-vous de la façon dont on éduque les jeunes à la démocratie et à la citoyenneté aujourd’hui ?

Le socle fondamental de l’éducation à la citoyenneté, c’est-à-dire une éducation partagée, est encore un des liens les plus solides de notre société. Je pense que l’école obligatoire et les programmes communs sont des éléments fondamentaux d’une éducation — y compris d’une éducation citoyenne par les brassages que ça implique.

On connaît les inégalités entre les villes, les bassins d’emplois, les secteurs sociaux etc., et c’est vrai que cette éducation continue à buter sur ces inégalités de toutes sortes ! Mais il me semble que l’on a aujourd’hui un cadre qui reste fondamental.

Maintenant, comment le nourrir ? Et c’est là que les technologies peuvent apporter beaucoup d’éléments complémentaires.

On parle beaucoup de déficit démocratique aujourd’hui : qu’est ce que cela vous évoque ?

Je dirais de façon un peu provocatrice qu’on est un peu sur le même schéma que celui du bonheur : on ne s’en aperçoit qu’une fois qu’il a disparu. Nous sommes habitués dans nos sociétés occidentales à la démocratie, aux principes républicains. D’une certaine manière, ils ne sont plus nourris de façon explicite par la culture ambiante. Ils sont ignorés, peu présents dans les consciences… Mais encore dans les comportements  heureusement (solidarité, sens de la justice, etc). Mais ils ne sont pas assez explicitement mis en avant, ce qui laisse la place très largement à des approches anti-démocratiques, qui, elles, sont explicites contre les défauts de notre société. Pour moi, c’est avant tout cet affadissement par habitude qui crée la crise de la citoyenneté, à quoi s’ajoute une perte plus générale de repères, elle-même due à des changements de plus en plus rapides et à une complexité sociale de plus en plus forte. La démocratie n’est pas seulement l’élection !

Comment entretient-on cette démocratie à l’heure du XXIe siècle ?

Comme dans un couple. Ça veut dire qu’il faut régulièrement dire “je t’aime”. Il faut régulièrement se dire “what else” : on vit en démocratie, est-ce que l’herbe est plus verte à côté véritablement ? Nous avons la chance de pouvoir aller voter régulièrement, nous avons la chance d’avoir des organes judiciaires indépendants. Le fait de mettre des mots, de ne pas hésiter à dire que l’on vit dans un régime exceptionnel à l’échelle du temps, et assez rare à l’échelle de la planète, c’est quelque chose qui aide à prendre conscience de ce bonheur sociétal dans lequel on est.

En démocratie, il faut régulièrement se dire “je t’aime”

La deuxième chose, comme dans les couples, c’est les crises ! Le fait d’être régulièrement confronté à des crises : des tentations pour les couples, des tentations extrémistes pour les sociétés ! J’avais écrit une tribune Du bon usage de l’antisémitisme, où c’était tout à fait cette idée-là. C’est-à-dire : quel a été le moment où la démocratie a été le plus valorisée dans le monde civilisé si ce n’est au moment d’Hitler et de Staline ? Il est évident que les menaces contre la démocratie sont aussi une manière de se rappeler que c’est le pire des régimes à l’exception de tous les autres !

Comment l’innovation technologique peut permettre à la démocratie d’évoluer ?

Comme tous les outils que l’homme s’est donné, la technologie porte pas en elle-même le bien ou le mal. Je mets souvent en avant le rapport qui peut être contradictoire entre la puissance et le sens. Lorsque l’on a un élément puissant, que cela soit un élément idéologique comme la Bible ou des récits mythiques, que ça soit les nouvelles technologies, les manipulations génétiques ou la bombe atomique, on peut faire le meilleur comme le pire. Je crois que cette conscience que l’on a là des forces qui peuvent bousculer est la base des raisonnements. Après, comment faire pour que le meilleur l’emporte sur le pire, sachant que l’on aura du meilleur ET du pire ? C’est tout le travail. En ce qui concerne les nouvelles technologies par exemple, on sait qu’elles sont déstabilisatrices lorsqu’elles arrivent dans un certain nombre d’entreprises. Elles font peur aux plus anciens, certains d’entre eux ont du mal à s’adapter, se sentent souvent marginalisés, donc il y a vraiment un risque de cet ordre.

Il y a toute une série d’éléments dans les nouvelles technologies que l’on peut exploiter dans le sens de la construction des autonomies : la construction de repères personnels et de repères collectifs.

Mais évidemment, un accompagnement doit être fait pour compenser les difficultés déstabilisatrices. J’irai même plus loin : les nouvelles technologies qui accroissent les déstabilisations et les pertes de repères peuvent être des outils de renforcement de l’autonomie des individus : améliorer la capacité à s’informer plus avant, et sans passer par les canaux officiels, à agir sur le monde, une capacité de confiance en soi extrêmement grande, parce que l’on peut s’affirmer sur internet, plus que dans un face-à-face ou dans des foules anonymes.

Donc il y a toute une série d’éléments dans les nouvelles technologies que l’on peut exploiter dans le sens de la construction des autonomies.

Pourriez-vous nous parler des fondements de la démocratie participative ?

Nous pouvons considérer que les fondements de la démocratie participative se confondent largement avec les fondements de la démocratie, tout court. C’est-à-dire à partir du moment où l’on considère que des individus en grand nombre  –  sans parler de tous, puisque dans la démocratie athénienne, certains ne participaient pas (les esclaves, les femmes) – avait droit à la parole. On a là une première forme de la participation, d’abord directe, puis indirecte, par des représentants, et c’est ce schéma-là qui l’a emporté en définitive dans la civilisation occidentale. Donc les fondements sont très anciens : l’individu doit donner son point de vue et plus encore, doit participer au pouvoir lorsqu’il est concerné par ce pouvoir.

A partir de là, la démocratie a eu des sorts très fluctuants dans l’histoire, mais c’est évidemment durant la période de la fin du XVIIIe siècle, en France, aux Etats-Unis et ailleurs, que l’on a vu prendre forme la démocratie politique.

L’individu doit donner son point de vue et plus encore, doit participer au pouvoir lorsqu’il est concerné par ce pouvoir.

Ce n’est qu’après-guerre pour la France que la démocratie sociale et économique a été mise en place. Et du coup, la participation et la démocratie participative ont suivi ces évolutions de la notion de démocratie elle-même. La participation était très liée au politique au début, puis, petit à petit, on s’est dit  : pourquoi ne pas instiller du participatif dans le social et les syndicats, puis dans les entreprises dans les années 1980 ? Cela fait déjà plus de trente ans, mais c’est hier à l’échelle de l’humanité. Sur le plan économique, c’est la même chose. Les SCOP, les formules d’économie sociale, sont des formules relativement récentes à l’échelle du temps.

Si l’on élargit le terme de politique, on se retrouve sur les communes en particulier. Sur ce terrain-là, on a un champ infini d’interactions entre les individus, qui est le terreau fondamental et le terreau le plus solide de l’avenir démocratique de nos sociétés.

Si les gens s’habituent à parler, à se parler, à se poser, à s’affirmer, nous avons de formidables possibilités d’articulation entre les niveaux de participation démocratique – de la commune et jusqu’au niveau supérieur de l’Etat et des Régions mondiales. Ces articulations peuvent être des sources d’une grande rentabilité.

Il y a une sorte de convergence vertueuse entre la démocratie participative, la participation citoyenne dans quelque domaine que ce soit et l’efficacité des organisations.

Pour terminer, j’ai observé en interrogeant les managers d’à peu près 5 500 entreprises en Europe en une dizaine d’années, que la plupart étaient réticents à la participation des salariés dans l’entreprise dans un premier temps. Cela perturbait la hiérarchie habituelle selon eux.

Et puis, quelques années après, plus de 80 % disaient qu’ils attribuaient les progrès en rentabilité et en productivité à cette application. Cela se passe à mes yeux exactement comme pour la démocratie ou l’éducation ! Il est extrêmement difficile de mesurer l’impact de l’éducation d’une population ou d’un groupe sur la rentabilité. Et pourtant, pour des raisons éthiques, des raisons idéologiques et, j’insiste, des raisons économiques, on peut affirmer qu’il y a une sorte de convergence vertueuse entre la démocratie participative, la participation citoyenne dans quelque domaine que ce soit et l’efficacité des organisations.

Pouvez-vous nous donner des exemples sur la manière dont le processus démocratique peut augmenter la rentabilité ?

Je me souviens en particulier d’une usine en Allemagne et une au Danemark, où des idées produits particulièrement pertinentes avaient mûri dans les groupes participatifs. Et ce, parce qu’ils avaient réussi à réunir à la fois des commerciaux  – qui connaissaient bien leurs clients  –  et des gens des chaînes de montage, qui assez facilement ont dit par exemple “il suffit de mettre la peinture avant pour que ça fonctionne”. Mais dans les deux cas il y avait une invention claire du process, qui ne pouvait venir que du savoir du terrain de ceux qui pratiquaient les choses !

← Retour aux articles