Interview de Xavier Fontanet par Fluicity
Xavier Fontanet pour Les Échos

Interview de Xavier Fontanet par l’équipe de Fluicity

Une semaine au coeur de l’été 2015, Xavier Fontanet, chef et administrateur d’entreprises et éditorialiste, a bien voulu se rendre disponible pour Fluicity et répondre à nos questions. Suit un entretien très enrichissant aux couleurs du modèle suisse, de la démocratie participative et de la réforme des régions, à lire aussi bien que regarder (voir la vidéo de l’interview ci-après) !

Comment avez-vous connu Fluicity ?

Je réfléchissais, et en fait c’était un tout petit encart dans un journal, c’était vraiment deux lignes. C’était une coïncidence très amusante, parce que j’ai écrit un livre qui s’appelle Pourquoi pas nous, dans lequel je disais qu’il y avait deux très gros soucis dans notre pays. Et si on veut deux politiques qui remettent tout sur pied, il faut à la fois passer à la retraite de capitalisation, car la retraite par répartition coûte extrêmement cher, surtout avec le problème des jeunes ; et il faut aussi faire la réforme que voulait De Gaulle sur la régionalisation, qui est de redescendre tout le domaine régalien de l’État au niveau des régions et des villes, et mettre le système suisse. Le système de concurrence entre régions est fondamentalement un système de référendum local. Et donc, quand j’ai écrit un article dans les Echos là-dessus, il y avait un tout petit entrefilet sur Fluicity : j’ai donc cherché à trouver [le nom de la fondatrice, Julie de Pimodan]. C’est donc comme ça que s’est fait le lien.


L’idée de Fluicity et de la “civic tech” en général, qui est de coupler l’innovation citoyenne et les possibilités offertes par les technologies du numérique, vous paraît-elle pertinente d’un point de vue entrepreneurial/ économique ?

Tous les gens qui ont fait des choses astucieuses dans le web sont restés dans le privé. Parce que bon, moi je ne suis pas un grand spécialiste de la question, mais vous voyez que les BlablaCar, Uber, etc. se sont faits dans la sphère privée. La sphère publique a été beaucoup moins fertile, en France, en créativité. Donc, dès que j’ai vu [la civic tech], je me suis dit : tiens, voilà un domaine de créativité dans les affaires publiques, dans la sphère politique.

Il se trouve aussi que moi j’aime bien Denis Kessler, c’est le patron du groupe Scor. Il a toujours été fan du référendum par internet, en disant que la technologie d’internet révolutionne complètement le référendum. On a beaucoup discuté ensemble sur le sujet, et effectivement, ces systèmes-là permettent, en gros, des référendum au niveau du pays. Et tout de suite je me suis dit, Fluicity, c’est ce qui appelle les votations : c’est les votations suisses. Et à mon avis, au-delà peut-être de ce que vous avez perçu, c’est aussi de réapprendre la démocratie par la démocratie locale, sur des petites choses. En commençant à faire des consultations sur des petites choses, petit à petit vous agrandissez ce genre de sujets. Et donc moi je ferais un truc absolument gigantesque avec Fluicity. C’est pourquoi ça m’a amusé, ça m’a beaucoup plu.

À mon avis, Fluicity, c’est aussi de réapprendre la démocratie par la démocratie locale, sur de petites choses.

Après, l’autre chose que je me suis dite — c’est un cheminement intellectuel, c’est que même si je suis à la retraite, je continue énormément à voyager, et je pense que les smartphones révolutionnent tout, et notamment le marché du travail. Et je suis persuadé qu’il y a des marchés du travail énormes au niveau des villes. Il ne s’agit pas de petits jobs, il s’agit de micro-jobs. Il s’agit de petits services que des personnes âgées peuvent demander à des jeunes, comme des réparations techniques à 50 euros par exemple. Tout ça peut être sur des marchés très locaux, ce sont des jobs. Et donc à mon avis, la grande puissance de Fluicity, c’est qu’une fois que c’est commencé à être branché, on colle dessus des systèmes internet qui permettent dans une localité de s’échanger des petits boulots ! Forcément, au début c’est un peu foutoir, puis petit à petit, on peut imaginer un jour y joindre des cartes de crédit, même prélever une TVA automatiquement ! C’est donc des systèmes pas du tout en opposition avec nos organisations de sphères publiques. Il suffit juste que de leur côté, ils soient un petit peu malins. J’ai beaucoup fantasmé autour de votre idée, qui me semble très puissante.

J’ai beaucoup fantasmé autour de votre idée, qui me semble très puissante.


Dans votre livre Pourquoi pas nous, vous considérez le système Suisse, et notamment la pratique de la démocratie directe, comme un exemple à suivre. En quoi une démocratie plus participative vous semble importante pour le bon fonctionnement de la vie locale ?

Je crois d’abord que ça doit remettre le pays sur pieds. Vous allez tout de suite comprendre pourquoi. On a une dérive énorme des dépenses publiques, et moi je me suis amusé à regarder les comptes des 26 cantons suisses sur 40 ans, qui sont disponibles sur une énorme base de données sur internet, et je me suis rendu compte d’un truc incroyable, que personne n’a vu, parce que nos économistes ne sont pas du tout sur ces trucs là, c’est que les coûts de gestion de la sphère publique suisse (en enlevant l’armée et les affaires étrangères) : police, justice, éducation, équipement, culture… Tout ce coût-là, c’est 25,5 à 26% du PIB en France, et seulement 19% en Suisse. Et donc vous avez un effet d’échelle colossal. Pourquoi ? Parce que les régions se font concurrence. C’est-à-dire que la suisse a laissé la collecte de l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés au niveau local. Et ce sont les régions qui fixent les taux et qui payent les fonctionnaires. Et donc ça fonctionne quasiment comme des entreprises en concurrence pour s’attirer les entreprises. Et cette concurrence entre régions a créé le coût bas, parce qu’ils se font concurrence entre eux. Et évidemment, tout ça, c’est voté par les gens. Tous les sujets fondamentaux — justice et éducation — sont discutés sur le terrain : les gens se sont répartis une énorme partie de la vie publique. Ça va même beaucoup plus loin que la votation. Dans une petite ville, il suffit d’avoir 500 signatures, et vous posez les questions.

Les coûts de gestion de la sphère publique, c’est 25,5 à 26% du PIB en France, et seulement 19% en Suisse.

J’étais il y peu de temps en Suisse, ils se posaient une question très amusante : quelle législation adopter pour les chiens dangereux ? Et, tenez-vous bien, le résultat du référendum, a été que les propriétaires des chiens passent une visite médicale tous les ans. Si on considère qu’ils ne sont pas assez équilibré, on leur enlève le chien. Et ça, c’est une idée qui ne peut venir que du terrain ! Aucune haut fonctionnaire n’est capable de penser à ça. Ce qui est terrifiant, c’est que la sphère publique complexifie : elle considère qu’il y a un effet d’échelle, et que plus on met de choses, plus les coûts sont bas, alors que vous voulez de la créativité, vous créez de la mauvaise gestion. Ça va très très loin. Pour cela, il faut absolument regarder le livre Le modèle suisse de François Garçon, que je n’ai pas rencontré, mais je sais, par des amis, que c’est un type génial.

De même, la Belgique est à mi-chemin entre la France et la Suisse.

Est-ce que la ville vous semble être l’échelle la plus appropriée pour appréhender la participation démocratique ?

Je pense que le gros problème en France peut être résumé avec le référendum de De Gaulle. De Gaulle venait de la guerre, il a remis le monde sur pied, et il s’est rendu compte que le monde changeait. Il s’est rendu compte que le monde devenait concurrentiel et qu’il fallait des sphères publiques compétitives. Il s’est rendu compte que la force allait venir des régions. A la fin de sa vie, il s’est dit que la force de la France, la capacité à bien vivre le monde, c’était de retrouver la force des régions, et c’est là qu’il a fait son référendum. Vous savez que c’était, en termes simples, assez extraordinaire. L’idée était d’aller vers le modèle Suisse. L’État ne gardait que les affaires étrangères, le gouvernement et la monnaie, et tout le reste, on le balançait dans les régions. Et l’idée, c’était de faire dépendre le préfet du président du Conseil Général. Le problème qu’il y a eu, c’est qu’il a transformé le référendum en plébiscite. Vous savez ce que c’est : “si vous ne votez pas pour mon idée, je me taille”. C’était à une époque où les hommes politiques étaient courageux, et mettaient leur jeu sur les grandes idées. Le problème, c’est que les français ne voulaient plus de De Gaulle car il avait duré trop longtemps, et ils ont profité du référendum en votant contre, alors qu’ils étaient pour les régions. Ce qui fait qu’on a très peur d’utiliser le référendum.

De Gaulle s’est dit que la force de la France, la capacité à bien vivre le monde, c’était de retrouver la force des régions, et c’est là qu’il a fait son référendum.

Une des façons de recommencer le truc, c’est de redémarrer à la base. Peut être que je vois les choses beaucoup plus en grand que vous, mais ce n’est pas grave : moi j’ai proposé au maire de Loctudy par exemple de soumettre son budget au référendum. Il fait trois budgets, et il dit aux gens de choisir. Et à ce moment-là, tu vas créer une démocratie. Tu te mets au service des citoyens, et tu appliqueras ce qu’ils demandent ! Tu n’as pas à mettre ton mandat en jeu.

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